Tout le monde autour de moi a peur de l’IA.
Mes amis ont peur. La fondatrice qui se demande à 3 heures du matin si son équipe existera encore dans deux ans a peur. Le chef de produit junior qui fait défiler l’actualité de l’IA sur X, rongé par un sentiment de fin du monde, conscient que tout se déplace sous ses pieds. Le directeur de création qui a bâti sa carrière sur son goût, voyant des outils générer en quelques secondes ce qui lui prenait des semaines. Je pourrais continuer longtemps. On trouve assez d’articles et de posts du genre “[NOUVEL OUTIL IA] VIENT DE TUER [INDUSTRIE, PROFESSION OU PASSION] VOICI POURQUOI” avec cinq émojis tête de mort.
Je suis un early adopter. J’ai eu peur moi aussi. Puis j’ai compris une chose. La peur est justifiée. Le timing, non. Vous avez le temps.
La peur est réelle
L’année dernière, 54 % des fondateurs solos ont déclaré un burn-out. 75% ont signalé de l’anxiété. Vous en faites peut-être partie.
Anthropic a récemment publié la plus grande étude qualitative jamais menée sur le ressenti face à l’IA. 81 000 personnes dans 159 pays. L’espoir et l’inquiétude ne forment pas deux camps opposés. Ils coexistent chez la même personne.
L’étude d’Anthropic sur le ressenti face à l’IA. 81 000 entretiens, 159 pays. La citation vient d’un entrepreneur au Nigeria.
Un avocat en Israël l’a parfaitement résumé : “J’utilise l’IA pour revoir des contrats, gagner du temps. Et en même temps j’ai peur : suis-je en train de perdre ma capacité à lire par moi-même ? La pensée était la dernière frontière.”
Cette tension a du sens. L’IA est utile. L’IA est désorientante. L’IA est géniale pour s’amuser et créer des choses. Elle peut aussi vous dégoûter de votre passion. Ces deux réalités sont vraies. Il y a très longtemps, les gens pensaient que l’écriture les rendrait plus bêtes car ils cesseraient d’utiliser leur mémoire pour tout retenir. Nous avons la même conversation aujourd’hui, avec de meilleurs outils.
Après avoir visité le MWC Barcelona 2026 et vu toutes ces innovations en robotique, IA, logistique, service client, data et d’autres domaines, portées par les plus grandes entreprises du monde, je l’ai ressenti. Oui, nous nous dirigeons vers un monde automatisé. L’employé de grand groupe qui regarde les licenciements s’accélérer, le patron d’agence qui voit ses clients exiger plus pour moins cher, les créateurs de contenu sur YouTube qui passent des semaines sur une vidéo que l’IA résume maintenant en dix secondes. Vous voyez juste. Le terrain se déplace.
MWC Barcelona 2026. Les robots ont encore besoin de temps eux aussi.
Le timing diffère de ce qu’annoncent les gros titres.
Le vrai danger
Je pense que le vrai danger est la délégation sans jugement. Utiliser l’IA pour éviter de réfléchir. L’outil sert à penser plus loin. Générer 200 propositions par jour et n’en garder aucune parce que vous n’avez jamais appuyé sur stop au bon moment pour évaluer (je connais ça).
Quand mon cerveau a rencontré la génération infinie pour la première fois, je suis resté hyperconcentré sur Midjourney pendant des jours. À prompter, sans jamais évaluer. La dopamine du résultat immédiat masquait l’absence de progression réelle. J’ai créé des centaines d’images cette semaine-là. Je n’en ai gardé aucune.
Les organisations qui échouent avec l’IA essaient souvent de la greffer sur des process cassés. Poser un turbo sur une calèche (j’ai vu cette scène des dizaines de fois). 18 mois de pilotes, de comités, d’études de faisabilité, pour finir par conclure que l’IA manque de maturité. Le problème venait de l’organisation.
Au même moment, une start-up de 3 personnes quelque part utilise Claude pour abattre le travail de départements entiers, et ça fonctionne. Ils ont construit autour de l’IA dès le départ. Les autres tentent de l’injecter dans une bureaucratie conçue pour résister au changement.
Utilisez-vous l’IA pour affûter votre jugement, ou pour éviter de vous en servir ?
L’essentiel
Trois choses. C’est tout.
Le goût. La capacité à évaluer ce qui est bon. L’IA génère. Vous décidez de ce qui reste. La discipline d’appuyer sur stop au bon moment pour commencer à évaluer est la nouvelle compétence clé (du moins pour l’instant). Tout le monde sait prompter. Peu savent choisir. L’outil a changé. Le filtre reste le même.
La propriété. Votre process, vos données, votre jugement. Si vous apportez une réflexion de surface, vous obtenez un résultat lisse et creux (un contenu générique bien formaté). Si vous amenez une vraie vision, vous obtenez une matière exploitable. La qualité de ce qui sort est proportionnelle à ce que vous entrez.
La curiosité. L’envie d’apprendre, de casser des choses, d’itérer sans avoir peur de se tromper. L’anxiété face à l’IA vient souvent d’un manque de compréhension. La solution est dans l’action. Fermez les tutoriels. Ignorez les experts. Téléchargez l’application, ouvrez l’outil, dépensez des crédits, découvrez ses capacités, faites des erreurs (sauvegardez vos données avant). Ensuite, découvrez ses limites. C’est dans cette seconde phase que se trouve le véritable apprentissage.
L’écart se creuse. Les fondateurs se noient dans les contenus sur le champ des possibles. La réponse consiste simplement à tester et adapter les outils à vos besoins.
L’antidote
Pour commencer, coupez l’actualité.
Gardez un œil sur l’IA. Arrêtez le doom-scrolling. Si une information disparaît en deux semaines, elle n’avait aucune importance. L’enjeu est concret. Le bruit autour est fabriqué pour l’engagement. On vous annonçait obsolète il y a longtemps, vous êtes toujours là. Je peux retrouver des publications de 2022 annonçant la fin des designers. Les bons designers ont toujours des clients.
Giovanni Battista Piranèse, Carceri d’invenzione, vers 1750. Les prisons imaginaires. Voilà à quoi ressemble le cycle d’actualité de l’IA.
L’action l’emporte sur la rumination. Toujours. (Je crois.)
Choisissez un workflow. Un seul. Creusez-le. Observez ses limites autant que sa puissance. Utilisez la friction comme une information et notez-la quelque part. C’est ainsi que vous développez une aisance. J’ai choisi le terminal relié à un coffre Obsidian que j’ai structuré pendant 5 ans. Je suis très satisfait de ces outils de nerd qui correspondent à mon profil.
Le magnifique graphe nerd de notre Obsidian.
Pour certains, l’exercice est encore plus difficile (bonjour les amis neuroatypiques). Nos cerveaux sont câblés pour chercher la nouveauté. Chaque nouvel outil, chaque nouveau modèle, chaque nouvelle fonctionnalité déclenche la même hyperconcentration. Elle nous rend excellents pour apprendre, terribles pour maintenir un effort dans la durée. L’antidote réside dans la structure : appuyer sur stop au bon moment pour aller marcher, voir des amis, prendre l’air, cuisiner un repas. Prenez un seul workflow. Tenez-vous-y. Croyez-moi, un seul suffit. Vous pourrez étendre le périmètre ensuite.
Vous avez le temps
L’anxiété face à l’IA est bien réelle. La panique est un choix.
L’avantage compétitif de ceux qui ont appris les premiers est temporaire. Les outils évoluent trop vite pour qu’il s’installe. Apprenez l’essentiel. Soyez curieux. Affûtez votre goût, votre jugement, votre profondeur. Testez des choses. Tout ira bien.
Vous avez le temps d’apprendre. Commencez maintenant, commencez petit. Prenez un outil qui respecte votre process et votre budget.
Quand l’anxiété frappe à nouveau à 3 heures du matin après mille posts apocalyptiques ou la sortie d’un nouveau générateur de vidéos réalistes, rappelez-vous que vous êtes exactement au même stade que 81 000 autres personnes. Vous portez l’espoir et l’inquiétude en même temps.
Il semble que ce soit la condition humaine en 2026.
Nous avons commencé à documenter notre façon de composer avec cette tension dans notre journal de bord public. Des tesseracts, de la physique quantique et un refus d’entrer dans des cases.
On va tous s’en sortir.